«De la destruction violente de l’espèce humaine» ? Joseph de Maistre

«On signe la paix en 1782 ; sept ans après, la révolution commence ; elle dure encore ; et peut-être que dans ce moment elle a coûté trois millions d’hommes à la France. Ainsi, à ne considérer que la France, voilà quarante ans de guerre sur quatre-vingt-seize. Si d’autres nations ont été plus heureuses, d’autres l’ont été beaucoup moins.

Mais ce n’est point assez de considérer un point du temps et un point du globe ; il faut porter un coup d’oeil rapide sur cette longue suite de massacres qui souille toutes les pages de l’histoire. On verra la guerre sévir sans interruption, comme une fièvre continue marquée par d’effroyables redoublements. Je prie le lecteur de suivre ce tableau depuis le déclin de la république romaine.

Marius extermine, dans une bataille, deux cent mille Cimbres et Teutons. Mithridate fait égorger quatre-vingt mille Romains. Sylla lui tue quatre-vingt-dix mille hommes dans un combat livré en Béotie, où il en perd lui-même dix mille. Bientôt on voit les guerres civiles et les proscriptions. César à lui seul fait mourir un million d’hommes sur lechamp de bataille (avant lui, Alexandre avait eu ce funeste honneur) : Auguste ferme un instant le temple de Janus ; mais il l’ouvre pour des siècles, en établissant un empire électif. Quelques bons princes laissent respirer l’État, mais la guerre ne cesse jamais, et sous l’empire du bon Titus, six cent mille hommes périssent au siège de Jérusalem.

La destruction des hommes (Montesquieu, Esprit desLois, liv. XXIII, chap. XIX.) opérée par les armes des Romains est vraiment effrayante. Le Bas-Empire ne présente qu’une suite de massacres. À commencer par Constantin, quelles guerres et quelles batailles ? Licinius perd vingt mille hommes à Cibalis, trente-quatre mille à Andrinople, et cent mille à Chrysopolis.

Les nations du Nord commencent à s’ébranler. Les Francs, les Goths, les Huns, les Lombards, les Alains, les Vandales, etc., attaquent l’empire et le déchirent successivement. Attila met l’Europeà feu et à sang. Les Français lui tuent plus de deux cent mille hommes près de Châlons, et les Goths, l’année suivante, lui font subir une perte encore plus considérable. En moins d’un siècle, Rome est prise et saccagée trois fois ; et dans une sédition qui s’élève à Constantinople, quarante mille personnes sont égorgées. Les Goths s’emparent de Milan, et y tuent trois cent mille habitants.

Totila fait massacrer tous les habitants de Tivoli, et quatre-vingt-dix mille hommes au sac de Rome. Mahomet paraît ; le glaive et l’alcoran parcourut les deux tiers du globe. Les Sarrasins courent de l’Euphrate au Guadalquivir.Ils détruisent de fond en comble l’immense ville de Syracuse ; ils perdent trente mille hommes près de Constantinople, dans un seul combat naval, et Pélage leur en tue vingt mille dans une bataille de terre. Ces pertes n’étaient rien pour les Sarrasins ; mais le torrent rencontre le génie des Francs dans les plaines de Tours, où le fils du premier Pépin, au milieu de trois cent mille cadavres, attache à son nom l’épithète terrible qui le distingue encore.

L’islamisme porté en Espagne, y trouve un rival indomptable. Jamais peut-être on ne vit plus de gloire, plus de grandeur et plus de carnage. La lutte des Chrétiens et des Musulmans, en Espagne, est un combat de huit cents ans. Plusieurs expéditions, et même plusieurs batailles y coûtent vingt, trente, quarante et jusqu’à quatre-vingt mille vies. Charlemagne monte sur le trône, et combat pendant un demi-siècle. Chaque année il décrète sur quelle partie de l’Europe il doit envoyer la mort. Présent partout et partout vainqueur, il écrase des nations de fer comme César écrasait les hommes-femmes de l’Asie. Les Normands commencent cette longue suite de ravages et de cruautés qui nous font encore frémir. L’immense héritage de Charlemagne est déchiré : l’ambition le couvre de sang, et le nom des Francs disparaît à la bataille de Fontenay. L’Italie entière est saccagée par les Sarrasins, tandis que les Normands, les Danois et les Hongrois ravageaient la France, la Hollande, l’Angleterre,l’Allemagne et la Grèce. Les nations barbares s’établissent enfin et s’apprivoisent. Cette veine ne donne plus de sang ; une autre s’ouvre à l’instant : les croisades commencent. l’Europe entière se précipite sur l’Asie ; on ne compte plus que par myriades le nombre des victimes. Gengis-Kan et ses fils subjuguent et ravagent le globe, depuis la Chine jusqu’à la Bohême. Les Français, qui s’étaient croisés contre les musulmans, se croisent contre les hérétiques : guerre cruelle des Albigeois.Bataille de Bouvines, où trente mille hommes perdent la vie. Cinq ans après, quatre-vingt mille Sarrasins périssent au siège de Damiette.

Les Guelphes et les Gibelins commencent cette lutte qui devait ensanglanter si longtemps l’Italie. Le flambeau des guerres civiles s’allume Considérations sur la France en Angleterre. Vêpres siciliennes. Sous les rênes d’Édouard et de Philippe de Valois, la France et l’Angleterre se heurtent plus violemment que jamais, et créent une nouvelle ère de carnage. Massacre des Juifs ; bataille de Poitiers ; bataille de Nicopolis : le vainqueur tombe sous les coups de Tamerlan, qui répète Gengis-Kan. Le duc de Bourgogne fait assassiner le duc d’Orléans, et commence la sanglante rivalité des deux familles. Bataille d’Azincourt. Les Hussites mettent à feu et à sang une grande partie de l’Allemagne. Mahomet Il règne et combat trente ans. L’Angleterre, repoussée dans ses limites, se déchire de ses propres mains. Les maisons d’Yorck et de Lancastre la baignent dans le sang. L’héritière de Bourgogne porte ses États dans la maison d’Autriche ; et dans ce contrat de mariage il est écrit que les hommes s’égorgeront pendant trois siècles, de la Baltique à la Méditerranée. Découverte du Nouveau-Monde : c’est l’arrêt de mort de trois millions d’indiens. Charles V et François Ier paraissent sur le théâtre du monde : chaque page de leur histoire est rouge de sang humain. Règne de Soliman. Bataille de Mohatz. Siège de Vienne, siège de Malte, etc. Mais c’est de l’ombre d’un cloître que sort un des plus grands fléaux du genre humain. Luther paraît ; Calvin le suit. Guerre des paysans, guerre de trente ans ; guerre civile de Pays-Bas ; massacre d’Irlande ; massacre des Cévennes ; journée de la Saint-Barthélemi ; meurtre de Henri III, de Henri IV, de Marie Stuart, de Charles Ier ; et de nos jours enfin la révolution française, qui part de la même source.

Je ne pousserai pas plus loin cet épouvantable tableau : notre siècle et celui qui l’a précédé sont trop connus. Qu’on remonte jusqu’au berceau des nations ; qu’on descende jusqu’à nos jours ; qu’on examine les peuples dans toutes les positions possibles, depuis l’état de barbarie jusqu’à celui de civilisation la plus raffinée ; toujours on trouvera la guerre. Par cette cause, qui est la principale, et par toutes celles qui s’y joignent, l’effusion du sang humain n’est jamais suspendue dans l’univers. Tantôt elle est moins forte sur une plus grande surface, et tantôt plus abondante sur une surface moins étendu ; en sorte qu’elle est à peu près constante. Mais de temps en temps il arrive des événements extraordinaires qui l’augmentent prodigieusement, comme les guerres puniques, les triumvirats, les victoires de César, l’irruption des barbares, les croisades, les guerres de religion, la succession d’Espagne, la révolution française, etc. Si l’on avait des tables de massacres comme on a des tables météorologiques, qui sait si l’on n’en découvrirait point la loi au bout de quelques siècles d’observation (Il consiste, par exemple, du rapport fait par le chirurgien en chef des armées de S.M.I., que sur 250 000 hommes employés par l’empereur Joseph II contre les Turcs, depuis le 1er juin 1788, jusqu’au 1er mai 1789, il en était péri 33 542 par les maladies, et 80 000 par le fer. (Gazette nationale et étrangère de 1790, n. 34.) Et l’on voit par un calcul approximatif fait en Allemagne que la guerre actuelle avait déjà coûté, au mois d’octobre 1795, un million d’hommes à la France, et 500 000 aux puissances coalisées. (Extrait d’un ouvrage périodique allemand, dans le Courrier de Francfort, du 28 octobre 1795, n. 296.)) ? Buffon a fort bien prouvé qu’une grande partie des animaux est destinée à mourir de mort violente. Il aurait pu, suivant les apparences, étendre sa démonstration à l’homme ; mais on peut s’en rapporter aux faits.

Il y a lieu de douter, au reste, que cette destruction violente soit en général un aussi grand mal qu’on le croit : du moins, c’est un de ces maux qui entrent dans un ordre de choses où tout est violent et contre nature, et qui produisent des compensations. D’abord lorsque l’âme humaine a perdu son ressort par la mollesse, l’incrédulité et les vices gangréneux qui suivent l’excès de la civilisation, elle ne peut être retrempée que dans le sang. Il n’est pas aisé, à beaucoup près, d’expliquer pourquoi la guerre produit des effets différents, suivant les différentes circonstances. Ce qu’on voit assez clairement, c’est que le genre humain peut être considéré comme un arbre qu’une main invisible taille sans relâche, et qui gagne souvent à cette opération. À la vérité, si l’on touche le tronc, ou si l’on coupe en tête de saule, l’arbre peut périr : mais qui connaît les limites pour l’arbre humain ? Ce que nous savons, c’est que l’extrême carnage s’allie souvent avec l’extrême population, comme ou l’a vu surtout dans les anciennes républiques grecques, et en Espagne sous la domination des Arabes (L’Espagne, à cette époque, a contenu jusqu’à quarante millions d’habitants ; aujourd’hui elle n’en a que dix. – Autrefois la Grèce florissait au sein des plus cruelles guerres ; le sang y coulait à flots, et tout le pays était couvert d’hommes.»

Considérations sur la France (extrait du chapitre III : pages 88-91) de Joseph de Maistre.